Detroit : histoire d’une faillite

La ville de Detroit dans le Michigan est la première grande ville américaine à avoir officiellement été déclaré en faillite. C’était le 18 juillet 2013, après avoir cumulé depuis des années une dette devenu impayable d’environ 18,5 milliards de dollars.

Le déclin de la ville commença dans les années 50 quand les entreprises entamèrent leur exode vers des régions plus dynamiques. A cette époque le taux de chômage atteignait déjà 10%. La ville sombra définitivement dans les années 1970 avec la fermeture de l’usine automobile Packard, marque de voiture de luxe. Cette fermeture marque l’effondrement des recettes fiscales, la dégradation des services publics, et précipita la ville en situation de faillite. Les 47 bâtiments qui composaient la friche devinrent un lieu d’exploration urbaine, de pillages et de vandalismes, l’usine s’érigeant désormais en symbole du déclin de la ville. A la même période, de nombreux centres commerciaux, bibliothèques, hôtels et banques furent désertés et laissés à l’abandon, laissant un paysage post-apocalyptique. Un peu plus tôt, Detroit avait connu les plus grandes et les plus meurtrières émeutes de l’histoire des Etats-Unis qui la fragilisa davantage. En plein mouvement des droits civiques, les noirs pauvres du sud qui avait émigré lors de la grande dépression s’insurgea contre le racisme dont elle était victime. Une descente de police en juillet 1967 mit le feu aux poudres. Les émeutes durèrent cinq jours, firent de nombreux morts, et détruisirent plus de 2000 bâtiments. Detroit devint une des villes les plus dangereuses des Etats-Unis, s’illustrant par son taux de criminalité record. Une grande peur s’empara des habitants blancs qui quittèrent massivement la ville. Cet exode des classes moyennes blanches en réponse à la désindustrialisation fut nommé le white flight. On observa alors à Detroit un phénomène de périurbanisation et d’étalement urbain à fort caractère racial. La ville passa d’1,8 millions d’habitant en 1950 à environ 700 000, avec 82% d’habitants afro-américains, et un habitant sur trois vivant en dessous du seuil de pauvreté.

Du fait de sa perte d’activités, d’investissements et de population, Detroit fut qualifiée de skrinking city ou ville rétrécissante, un phénomène urbain qu’on observa dans certaines villes etats-usiennes et allemandes dans les années 1970-1980. Ce phénomène de rétrécissement urbain touche les villes sur trois plans: démographique, perte de population ; économique, perte d’activité, de fonctions, de revenus et d’emplois, et social, développement de la pauvreté urbaine, du chômage et de l’insécurité. Elle correspond à un tissu urbain surdimensionné par rapport au nombre d’habitants, et peut se concentrer sur certains quartiers. On parlera alors de skrinking neighborhoods qui correspond souvent au ghetto noir des villes du nord-est.

La ville, autrefois berceau de l’industrie automobile -c’est dans l’usine Ford de Highland Park près de Detroit que le travail à la chaîne fait son apparition au début du XXème siècle- cœur du Motown, -compagnie de disque américaine crée le 12 janvier 1959 par Berry Gordy, visant à séduire à la fois le public blanc et noir à travers un mélange de soul et de pop et qui fit germer entre autres le talent de  Michael Jackson- n’est plus que l’ombre d’elle même, laissant la porte ouverte à la violence, aux vandalismes, et à de sordides préjugés à son encontre.

Detroit est désormais caractérisé par la perte de population, de valeurs économiques, d’infrastructures, d’investissements, de sécurité et d’urbanité dont le résultat inéluctable est le vide, la catastrophe et la ruine.

Face à cette déchéance, la question se pose de savoir ce qui reste à la ville, ce qui est encore possible à Detroit, après ça?

La solution pour sortir la ville de la faillite réside dans la faillite même, car après avoir touché le fond, que reste-t-il si ce n’est l’ère de la reconstruction, l’ouverture de tous les possibles, à travers l’émergence d’une nouvelle ville ou d’un nouvel état de la ville, un état irréel. C’est ce qu’a conceptualisé l’urbaniste J;K Gibson Graham dans son livre « The unreal estate of Detroit » qui résume l’ensemble des cultures urbaines alternatives de la ville.

« L’état irréel » c’est un ensemble de territoires urbains qui n’appartiennent plus au marché économique, mais à un tout autre système de valeur. L’appropriation de ses territoires est uniquement possible par l’espace urbain immédiatement disponible de Detroit, de ce que la ville est, et peut être, favorisé en ces temps de crises. Ainsi la crise urbaine n’apparaît négative et dévalorisé que si on la prend sous le prisme de la loi du marché, mais elle peut prendre de la valeur, à travers la pratique d’un urbanisme alternatif. En ce sens, on ne parlera plus de crise urbaine, mais de possibilité urbaine à travers l’art, les jardins communautaires, les fermes urbaines, les plateformes culturelles, les missions évangéliques, les espaces publics, les communautés de quartier, l’état irréel appelle moins d’économie, et plus de créativité, de solidarité et de ressources environnementales.

La ville reprend espoir à l’aide de nouvelles valeurs, et permet de repenser l’urbanisme aux Etats-Unis à travers l’ère de la désindustrialisation. La notion de propriété privé que sous entend l’enfermement est critiqué. Les lieux en ruines, désagrégés qu’offrent la ville défient l’enfermement spatial et évoluent dans un intervalle spatial et temporel entre la faille historique de la production industrielle moderniste et la possible émergence d’un postmodernisme urbain.

L’absence de valeurs de l’état irréel prend le risque d’être un jour récupéré par d’autres valeurs mais elle est unique.

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